La matière du texte

Antoinette Rychner dévoile certains pans de son atelier, évoquant ce qui l’a poussée à fictionner l’effondrement au féminin pluriel.

Lecture d’un extrait par Antoinette Rychner (pp. 44-49)
Lecture d’un extrait par Antoinette Rychner (pp. 55-59)
Lecture d’un extrait par Antoinette Rychner (pp. 84-88, 90, 94-95)

Odile Cornuz : Quels événements ont cristallisé votre désir d’écrire Après le monde – et quels furent les principaux défis à relever durant l’écriture de ce roman ?
Antoinette Rychner : La découverte de la collapsologie, à travers la lecture de Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne & Raphaël Stevens (Seuil, 2015).
Le plus gros défi de ce projet d’écriture, c’était de métaboliser au mieux mes lectures, pour en restituer le message tout en préservant la dynamique d’une histoire. Je voulais transformer cette matière théorique en images concrètes vivantes, en situations confrontant des personnages.
Est-ce que le défi est gagné ? A ce jour, la critique a parfois pointé un déséquilibre entre caractère démonstratif du « roman à thèse » et incarnation. A chaque lecteur·rice d’en juger…

Photographie d’atelier – une page du manuscrit. Image © Antoinette Rychner

A quelles sources avez-vous puisé pour écrire les « chants de témoignage », soit les parties plus factuelles du roman ? Parallèlement, comment se sont imposés vos personnages ?
Essentiellement des essais, un peu de fiction (littérature), presque pas de films ou séries. On peut trouver ici ma bibliographie de travail pour ce roman.
J’ai d’abord écrit un scénario géopolitique mondial, très factuel, dont j’ai pu tirer de la substance pour mes « chants de témoignage ».
Concernant la création de mes personnages, ça a été une autre paire de manches…
Il y avait ces deux femmes… Barbara et Christelle – même si à l’époque elles n’avaient pas de noms. Je voulais les suivre au sein d’un petit groupe d’autres personnes. Je pressentais quelque chose de l’ordre du transit, du voyage, du « road trip ».
Pour avancer, je me suis calée sur une structure un peu arbitraire : on adopterait successivement le point de vue de différents individus – que des femmes –, qui seraient au nombre des consonnes de l’alphabet : une consonne = une narratrice = un chapitre.
Une fois cette structure établie, j’ai pu développer, à l’intérieur, la matière du texte littéraire lui-même, en intercalant les chants aux chapitres.

Photographie d’atelier – l’abécédaire. Image © Antoinette Rychner

Pourquoi et à quel moment vous êtes-vous emparée du féminin pluriel ?
Pour bousculer nos usages de la langue, qui sont profondément patriarcaux…
C’est une envie qui était là très en amont, comme en atteste cette note du 26 août 2015 dans mon premier carnet de travail :
Raconté aux « elles » au pluriel, non pas parce qu’il n’y a que des femmes (groupe d’ « amazones ») mais parce qu’elles ont décidé, tant qu’à faire, d’être dans un nouveau système, de renommer par le féminin quand un groupe est mixte (avec majorité femmes ? Ou même sans la majorité ?)
Début : « elles avaient 40 ans, vivaient en Europe, étaient graphistes, …, avaient leurs enfants tard, … »

Finalement, c’est la forme au nous qui s’est imposée, au moment de concevoir le premier chant. Parce que je voulais interroger le mode de vie de mon propre milieu social – son aveuglement ou sa frivolité, malgré un discours de conscience écologique, face à la gravité des menaces. J’avais en tête des « textes-portraits » tels qu’Autoportrait d’Edouard Levé ou Je mange un oeuf de Nicolas Page, qui sont écrits au Je, mais je voulais adapter le procédé, le passer à la première personne du pluriel pour indiquer l’idée d’un groupe social et, de manière générale, évoquer la dilution de la responsabiltié.

Parmi les événements qui ont accompagné la sortie d’Après le monde au mois de janvier, figure l’exposition de quelques pages de votre manuscrit en travail. Quel choix a présidé à cette exposition et qu’avez-vous ainsi révélé de vos processus d’écriture ?
Je trouve difficile de rendre visible son travail lorsqu’on est écrivain·e. D’expliquer concrètement à quoi ressemble notre « atelier », par quelles étapes on passe et quelles sont nos méthodes, particulièrement dans le cas d’œuvres d’une certaine ampleur ; roman ou pièce de théâtre (par opposition à la nouvelle ou autre texte court).
Lorsque la galerie « Madame T », à Valangin (village où je vis), m’a proposé de participer à une exposition réunissant une peintre, une céramiste, une photographe et une bijoutière, j’ai été séduite car pour moi, la création littéraire est foncièrement plastique, artisanale. Il faut se saisir de matières désorganisées (pensées, langage), sélectionner dans le réel les bribes qu’on souhaite assembler en récit et leur donner forme, par le biais d’astuces et de « bricoles » en tout genre. D’ailleurs, lorsque je planifie mes tâches sur un texte en chantier, je visualise des étapes que je pourrais comparer à de la découpe, à du sertissage, du polissage…

L’écriture, la lecture, constitue-t-elle pour vous un rempart face à l’angoisse, une réponse aux questions de notre temps ?
Un rempart, peut-être, mais qui ne peut protéger que momentanément. Quand j’écris, je ne pense plus à la peur. Il n’y a plus que la passion de la recherche, le désir de créer le meilleur texte dont je sois capable. Donc ça me distrait de la peur.
Et quand je discute de ces thématiques, ou que je lis des articles, en un certain sens ça me distrait aussi, car ces sujets me stimulent très fort ; sur un plan intellectuel, politique, éthique…
Mais j’ai beau avoir écrit ce livre et édifié mes remparts… la peur-panique peut me reprendre n’importe quand. Comment pourrait-il en être autrement, au vu de la gravité des risques encourus ?

Quelle place a ce livre au sein de votre production littéraire et théâtrale ? Marque-t-il une étape, un achèvement ou au contraire une ouverture ?
J’aimerais dire : un achèvement.
Parce que j’ai beaucoup produit ces dernières années et que maintenant – aussi par besoin de cohérence, pour m’aligner sur mes idées de décroissance – j’aspire à entrer en jachère…
Mais je sais comment ça se passe avec l’écriture… ce n’est pas nous qui décidons si – et quand – on veut revenir à elle ou pas. C’est elle qui choisit son moment : elle nous prend, littéralement. L’esprit, l’âme entrevoient un nouveau projet et alors, il n’y a plus qu’à obéir, car plus moyen d’être en paix tant qu’on n’aura pas réussi à réaliser ce qu’on a entrevu.

Vous offrez au public des Journées littéraires de Soleure des extraits que vous n’avez encore jamais donnés en lecture publique – alors que le dernier offre tout particulièrement une mise en abyme de ce que produit votre roman sur les lectrices et lecteurs : le sentiment d’être vivifié, par une épopée qui mêle « global, personnel et documentaire ». Comment en êtes-vous arrivée à ce souffle et à la subtilité de ce dosage ?
Merci de parler de souffle ! ça me plait car je nourrissais vraiment l’ambition d’obtenir un « souffle épique ».
J’ai écouté beaucoup de « Duduk » en écrivant – c’est une sorte de hautbois arménien. J’écoutais des morceaux co-écrits par Levon Minassian et Armand Amar, un compositeur de musiques de film. Ces morceaux délivrent vraiment une ampleur tragique, on a l’impression de survoler un champ de bataille et je crois que cela a un peu infusé…
Pour le dosage, vous voulez dire le dosage entre le « global, le personnel et documentaire » ? J’ai fait comme toujours ; on prend un peu de ci, de ça, on s’inspire d’une lecture documentaire, d’une image qu’on a vue un jour au coin d’une rue, de la destinée d’un ami ou d’une aventure personnelle… J’en reviens aux étapes ; il y a pour moi des phases un peu « prototype », où on prélève et assemble tout ce qu’on peut comme on peut, puis il y a des phases très répétitives de relecture, où il faut se mettre dans la peau de celui·celle qui découvre le texte, sentir son effet, ce qui marche et ce qui ne marche pas ; modifier les dosages, puis recommencer les relectures, etc…

Photographie d’atelier – Le parcours. Image © Antoinette Rychner

Lorsqu’on écoute les extraits que vous avez choisis, on est frappés par les parallèles avec la crise sanitaire qui a saisi notre monde au printemps 2020, notamment avec la notion « d’inquiétante étrangeté » et la compréhension que tout retour en arrière est impossible. Je ne peux omettre de vous demander quel écho cette crise a pour vous aujourd’hui, et pour les choix fictionnels que vous avez pris dans Après le monde.
En janvier-février déjà, lorsque j’ai appris que des chaînes de montage automobile en Europe souffraient de problèmes d’approvisionnement de pièces fabriquées en Chine, j’ai vu le COVID-19 comme un possible évènement déclencheur de « collapse » global, ou en tout cas comme un puissant révélateur de la vulnérabilité de nos sociétés globalisées. Et cette impression n’a fait que s’accentuer jusqu’en mars, avec les mesures de confinement et le sentiment d’interruption soudaine et brutale du cours normal de nos vies.
Avec la fermeture des commerces, des restaurants et des circuits touristiques, nous vivons une sorte d’exercice pratique de sobriété très proche de ce qui est raconté dans mon roman, et il est vrai que de nombreux passages d’Après le monde paraissent aujourd’hui prémonitoires, – parfois involontairement – à l’instar de la fin du premier chant : « A travers les bouleversements qui viendraient, nous comprendrions à quel point nous réunir comptait. Nous réunir, et nous témoigner du réconfort. »
Toutefois, à ce stade, je vois deux différences majeures entre la situation réelle et mon scénario : la première concerne les Etats, qui, pour l’instant, ont vu leur rôle gagner en importance, alors que dans mon roman, les gouvernements, impuissants à rétablir un régime d’abondance (abondance alimentaire, et en énergie) finissent renversés. On assiste, après une phase de chaos, à une réorganisation sur un modèle d’inspiration plutôt anarchiste (les « Bolos » de Hans Widmer…).
La deuxième concerne les outils numériques et les réseaux sociaux. Dans ma fiction, leurs infrastructures physiques (réseaux électriques, antennes 4G, 5G, Data center…) finissent par lâcher car elles ne sont plus entretenues ni alimentées (il faut des employés salariés pour les entretenir, et des consommateurs capables de payer leurs factures pour que les compagnies de télécommunication fonctionnent). Mais on voit que pour l’instant, dans la réalité, ces outils et réseaux sont dopés par le télétravail et le confinement ; jamais ces secteurs ne se sont aussi bien portés…
Je serais tentée d’expliquer ces différences par facteur temps : on sait que la courbe entre la durée d’une interruption de l’économie et les dégâts sur cette économie est non linéaire ; si la durée est limitée, l’économie peut repartir. Mais plus la durée s’allonge, plus l’augmentation de la casse est rapide et, passé un certain seuil, le redémarrage devient impossible. Le tissu industriel est trop atteint, et la circulation monétaire entre les ménages, les entreprises, l’Etat (salaires, capacités d’achat des populations, rentrées fiscales…) s’engage dans un cercle de récession irréversible.
Mais d’autres facteurs entrent probablement en jeu. Contrairement à mon scénario, la crise actuelle n’a pas démarré par une crise financière contaminant l’économie réelle ; elle a directement touchée l’économie réelle et la sphère financière n’est pas effondrée, même si la bourse a été impactée. On voit d’importants fonds de secours publics alloués, et on n’est pas (encore ?…) passé par un défaut national d’un pays de la taille des Etats-Unis…
Enfin et surtout, je ne voudrais pas donner l’impression d’attendre impatiemment, de souhaiter l’effondrement ! En tant qu’autrice, je me suis servie de cette notion parce qu’elle permet une table rase, au sens politique du terme, et que seule cette table rase permet d’édifier un monde vraiment alternatif servant, par contraste, de critique radicale du monde actuel.
Mais en tant que citoyenne, je suis bien plus nuancée… bien sûr, un collapse total, en anéantissant durablement nos activités industrielles, « règlerait » la question écologique. Mais j’ai trop réfléchi aux conséquences humanitaires, aux souffrances engendrées pour souhaiter que cela se passe ainsi. Je rêverais d’une transition, planifiée, organisée, pour aller vers une réduction de nos activités tout en limitant les victimes.

Durant les Journées Littéraires de Soleure en ligne, vous proposez à vos lectrices et lecteurs un espace où vous répondrez à leurs questions – comment en êtes-vous venue à cette idée et comment prendra-t-elle forme ?
Tout simplement parce que la possibilité, pour le public, de poser des questions lors d’une rencontre avec un auteur·rice me paraît importante, et que j’aimerais en offrir un substitut.
Je me tiendrai donc disponible, à partir du 19 mai et jusqu’à la fin du festival, pour répondre à toute personne souhaitant poser une question : il suffira de m’écrire, par le biais d’un formulaire de contact accessible sur le site des JLS, et je répondrai – par écrit également et de manière non instantanée…

Odile Cornuz

Née en 1979 à Moudon. Elle écrit de la prose, de la poésie, des pièces de théâtre et des textes pour la radio. Elle a obtenu un doctorat ès Lettres à l’Université de Neuchâtel, où elle vit.

Odile Cornuz est membre de la commission de programmation des 42èmes Journées Littéraires de Soleure.

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Après le monde

Buchet-Chastel, 2020