Manifeste pour une Nouvelle Utopie Littéraire

Daniel de Roulet déploie un décalogue sarcastique et glaçant qui pourrait régir le monde littéraire d’après crise – en tout calibré.

La crise actuelle nous donne l’occasion de reconfigurer le secteur littéraire et d’en faire un modèle pour d’autres industries futures, tout en préservant l’environnement et notre patrimoine. Pour y parvenir, les actrices et acteurs de ce secteur se regrouperont autour de dix règles fondamentales.

Un, concernant les produits. Les nouveaux produits littéraires (New Literary Prduct, NLP) qu’ils soient textuels, audio ou visiocompatibles seront calibrés et packagés pour une distribution optimale. Leur genre et leur date de péremption seront clairement indiqués au consommateur. Chaque NLP sera le support publicitaire d’un nouveau mode de vie numérique et apolitique.

Deux, concernant les autrices et les auteurs. Celles et ceux-ci représentent un volet de main d’œuvre surnuméraire. Ils seront encouragés par des rémunérations fortement différenciées à produire des NLP en concordance avec les attentes du marché, et notamment le besoin de consolation courante.

Trois, concernant les éditeurs. Ils constituent un tissu économique disparate qui peine à se régénérer. Afin que s’opèrent les nécessaires assainissements structurels, les circuits de distribution privilégieront les maisons d’édition qui se seront rapprochées des industries des télécommunications et de la publicité.

Quatre, concernant les librairies. La tendance à la concentration dans le domaine de la librairie sera favorisée notamment par la restriction de crédits aux petits commerçants déficitaires. Les librairies se transformeront en locaux promotionnels pour les NLP (showrooms). Elles exhiberont la marchandise et laisseront la vente aux entreprises mieux adaptées de la grande distribution.

Cinq, concernant les bibliothèques. Pour encourager les nouveaux modes de consommation des NLP, les bibliothèques, médiathèques et autres cercles de lecture seront entièrement virtualisés, protégeant ainsi nos forêts plutôt que les paresseux. Les économies faites dans ce domaine pourront être réinvesties dans la technologie 5G et bientôt 6G.

Six, concernant l’enseignement. Pour une meilleure pénétration des NLP, l’enseignement des lettres et des arts est à réinventer à travers le distant learning et le télétravail qui pourront remplacer une bonne partie du personnel enseignant pléthorique. Toute formation qui n’est pas directement en rapport avec la production, la diffusion et la consommation des NLP sera considérée comme contreproductive.

Sept, concernant les subventions. Ni la santé ni la culture n’ont besoin du soutien étatique, au contraire des compagnies d’aviation qui restent primordiales pour la compétitivité de notre économie. Le marché des NLP ne nécessitera plus de subventions, il se pliera aux lois de la concurrence et du libéralisme.

Huit, concernant les contenus. Les producteurs de contenus ne seront plus seulement les autrices et auteurs, mais les industries du marketing et de la distribution en accord avec les éditeurs qui veilleront à ce que les contenus des NLP soient conformes à la nouvelle utopie littéraire (NUL). Les produits qui mettraient en cause les voies qui nous y mènent seront écartés au même titre que ceux qui tendraient à désespérer le consommateur.

Neuf, concernant la numérisation. La jonction de l’ancienne chaine du livre et des industries de la numérisation sera encouragée par étape jusqu’à la dématérialisation complète du secteur. On recommandera à tous les promoteurs des NLP, notamment les festivals dits de littérature, d’investir prioritairement leur budget dans les industries de la médiation numérique.

Et dix, concernant les festivals. Grâce à la crise, chacun aura compris l’avantage de ne plus se déplacer pour rencontrer autrices et auteurs. La distance sociale trouve là sa plus vertueuse application. Les festivals virtuels, aujourd’hui occasionnels, deviendront pérennes. Ils seront les promoteurs de la stratégie gagnante : accélérer, dégraisser, numériser.

À la garde. Lettre à mon père pasteur

Labor et Fides, 2019